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Saturday, October 1, 2011

Partenza vers la beauté !

Comme l'a remarqué l'un des lecteurs perspicaces de mon blog, la photographie de von Gloeden que j'ai postée sous le titre "Orfeo" (et qui fait partie de ma collection personnelle) a été choisie par Achille Essebac pour la couverture de son beau livre "Partenza... vers la beauté !", racontant son voyage en Italie. Ce livre mythique est à présent dans ma bibliothèque, grâce à la générosité de mon amie Nicole.

As one of the clever readers of my blog stressed it, the von Gloeden photograph I posted in my previous message, "Orfeo" (part of my private collection), was chosen by Achille Essebac for the cover of his beautiful book "Partenza... towards beauty !", an account of his journey across Italy. This mythical book is now in my library, thanks to the generosity of my friend Nicole.










Saturday, March 13, 2010

Garçon romain (Essebac)

"Les ciociari arrivaient par la via Sistina qui relie Santa-Maria-Maggiore, leur quartier général, aux terrasses supérieures de la Trinità de’ Monti et à celles toutes proches de la Villa Médicis et du Pincio. Avec une nonchalance parée de quelque noblesse l’un d’eux se montre et descend ; d’autres suivent. Celui-ci a dix-sept ou dix-huit ans. Éphèbe robuste, la jeune architecture de son corps s’enferme, pour le torse sinueux, dans une chemise de grosse toile dont la blancheur se plaît aux chaudes carnations de la nuque et du cou ; un gilet, qui fut de velours bleu, mal dissimule son délabrement sous une veste courte, vert bouteille d’une nuance décolorée, qui fait valoir merveilleusement la culotte de velours rubis, carmin épuisé, dans la pourpre duquel le soleil a longtemps mordu de ses dents brûlantes en lui abandonnant de son éclat, de sa chaleur et presque de sa majesté, tant les cuisses du jeune gars et ses hanches sensuelles paraissent d’une olympienne et durable beauté… 

Il descend lentement, les yeux fixés au loin, guetteur… L’exquise harmonie de son corps bien formé magnifie ses belles attitudes et rehausse le bariolage puissant des loques collées à ses membres pleins de sève… Il descend, pas à pas, sans heurts. Des lanières de cuir se croisent autour de ses chevilles et montent de ses ciocie, mi-sandales, mi-brodequins, jusqu’à ses mollets énergiques aux rondeurs qui se dilatent suivant la marche sous l’épais tricot des chausses bleues ou rouges. De grands cheveux bruns, sur son front et sur l’ovale sévère de son visage, tombent d’un feutre où se débattent les feux de juillet et les averses de mars sous la garde cavalière d’une plume érigée de plusieurs rubans hauts en couleur.

Le jeune homme a des yeux voilés d’ombres mélancoliques, une bouche ardente, rouge de sensualité. Et le doux éclat de ses prunelles, le pli dédaigneux de ses lèvres, mieux que ses vêtements éblouissants, le rejettent hors de notre monde faux et composé dans ce monde qui n’est plus, où rien ne primait le paganisme riant et sans inquiétude, les joies faciles et souveraines de la chair…
Et c’est, dans les tonalités amorties des grenats, des bleus, des céladons, des ocres vives, des jonquilles et des vermillons, dans le linge écru des chemises et l’outremer des jambes nerveuses lacées de cuir fauve, dans le noble encadrement des chevelures ébouriffées, une apparition d’humanité superbe et bien au-dessus de nos raffinements sans grandeur. Tels que Pierre les voit, ces ciociari, rudes et archaïques, gracieux et félins, voluptueux ou paisibles, la préciosité mesquine de notre civilisation lui paraît singulièrement factice et misérable auprès de leur quiétude abandonnée aux inéluctables destinées sur quoi continuent peut-être de veiller ces dieux indulgents dont nous avons renversé les autels !"

Achille Essebac, L'élu, extrait du Chapitre 3, Paris, L'Edition Moderne, Ambert et Cie, 1902.

Friday, February 19, 2010

Almost impossible to translate...




Achille Essebac's prose is so French and so... rooted in the early XXth century literary style... It is difficult, almost impossible to translate its writings in English... His style is so lyrical when he describes the beauty of ephebes or of statues of ephebes... There is such a deep feeling, such a vision, so much cultural references as soon as young men bodies are involved...

I love Essebac's style for its sensuality, for its vision, for the gaze and the desire that inspire it.

This French writer has a unique way to sing the beauty of cute young men, the living ones he met during his journey through Italy, the marble or bronze ephebes he admired so much in Italian museums...

Achille Essebac was brave enough to sing a desire, a vision, an aesthetic sensitivity that could be just shocking for readers unable to understand them. His prose is also a testimony about the way Classical Antiquity could be used in order to provide gay love with cultural roots.

Achille Essebac style is so sensual... Few writers, whatever their language is, found such an obvious and a sensual way to describe the young male beauty...

Achille Essebac - Concours de beauté à Elis



"La capitale de l'Elide, Elis, chaque année, réunissait dans un concours les plus beaux parmi les jeunes hommes que contenaient ses gymnases. Les formes parfaites, la distinction et la grâce étaient les conditions indispensables exigées des candidats; ceux-ci désignaient celui d'entre eux qui l'emportait encore sur eux-mêmes par la perfection totale de son corps.

Le vainqueur superbe était conduit devant le peuple dont les vivats affolés saluaient sa triomphante nudité. L'ami qu'il s'était donné couronnait son front de myrtes et de bandelettes et nouait à ses pieds des sandales de pourpre aux ornements de bronze ciselé. Cette unique parure laissant resplendir l'entière pureté de sa chair encore vierge, il allait, sous des flots d'azur et de soleil, dans la gloire d'une marche triomphale, porté jusque sur les places publiques, dans la pénombre fraîche des portiques, sur le parvis des temples.



A la ville orgueilleuse l'enfant dévoilait la splendeur fière et ravie de sa chair offerte aux regards depuis les brodequins pourprés à ses talons jusqu'aux feuillages pâmés dans les boucles brunes de sa chevelure, avec seulement, ombres très douces dans la jolie clarté du visage, l'éclatante obscurité des grands yeux noirs, les pétales rouges des lèvres entr'ouvertes et, avivant la blancheur de sa peau, sur son corps tiède et rose de contentement juvénile, dans les courbes impeccables et le frisson des hanches, l'affirmation soyeuse de sa jeune puberté... Sur lui, la musique lente des flûtes, dans le bruit des cymbales, passait acharnée et caressante. La fixité avide des yeux, les murmures de la foule frémissante, les baisers des femmes l'enveloppaient au passage dans le cortège étincelant et nu de ses jeunes camarades. Les filles énamourées l'épiaient du haut des terrasses et jetaient vers lui, comme vers une divinité, les roses effeuillées, le voluptueux balancement de leurs bras, l'encens de leur haleine, la clameur de leur bouche criant la gloire de la virile beauté dont enfin se délectaient leurs yeux pâmés de désirs...

Et nous allons, nous, dans les musées, presque indifférents, sans savoir ce qu'a coûté la boucle de cheveux mêlée, sur ces jeunes têtes, aux pampres, aux feuillages et aux fleurs ! sans nous douter des magnificences et des voluptés endormies à jamais dans les marbres aux teintes éburnéennes, dans les bronzes couleur d'émeraudes et de saphirs, les uns épanouis comme des fleurs blêmes aux pétales exsangues, les autres comme des fleurs altérées encore de caresses et de louanges dans une extraordinaire nudité de corolles bleues... "

Achille Essebac, Partenza... vers la beauté !, 3e édition, 1903, p. 154-156

Friday, February 12, 2010

Essebac sur Mercure et Narcisse (Musée de Naples)


"Dans le Mercure au repos comme dans la statuette ravissante de Narcisse, c'est amoureusement modelée par des maîtres dont la science exalte le rythme cher à l'école Praxitélienne, la plus sublime conception de la vie corporelle ramassée toute en les contours charmants, en la grâce et la force déjà viriles de la jeunesse offrant aux regards sa radieuse et saine nudité.

C'est un ravissement, cette statuette de Narcisse, dont la tête riante et mutine, aux traits spirituels, doucement s'incline en avant, retenue sur des épaules robustes par la nuque enveloppée des boucles légères d'une chevelure répandue en ondulations soyeuses autour du beau visage de l'adolescent et sur son front couronné de feuillages. Sa poitrine aux rondeurs masculines descend jusqu'au ventre sans effort, dans le modelé d'un torse impeccable. A la grâce de ses bras et de ses mains fines aux gestes gamins et frivoles, s'unit délicieusement le dessin ferme des cuisses et des jambes aux lignes précieuses.



Les pieds impatients qui semblent à peine peser sur la terre, sont à demi cachés dans des cothurnes d'une recherche surprenante: les courroies ornées de ciselures s'écartent et laissent voir la délicatesse des chevilles, l'extrême légèreté des attaches, attestant ainsi l'art du sculpteur jusqu'en les plus infimes détails de cette fragile figurine qui demeure comme un type achevé du plus pur atticisme, et la réalisation parfaite de ce tout harmonieux qu'est un jeune corps.



Sur un roc chargé du faix gracieux de ses formes juvéniles, Mercure repose en une attitude calme et naturelle. On sent, à travers la patine du bronze, la saveur tiède du modelé, le soin et le fini suprêmes du travail. On voit se précipiter à travers la chair le flux de la vie; et devant ces formes raffinées, l'esprit a peine à concevoir autant l'éblouissante et invraisemblable beauté des modèles, que le génie subtil et la passion des maîtres qui savaient les copier pareillement...

Ils devaient les aimer, ces jeunes hommes, ceux qui, de leurs doigts, ont taillé dans le marbre, pétri dans la glaise et ciselé dans le bronze la gloire de leurs corps empreints d'une élégance telle qu'il ne paraît pas que la nature même ait jamais offert une semblable perfection. Et cependant ils ont vécu, ces adolescents, embellissant par leur seule présence la vie quotidienne de la Grèce antique. Chacun les voyait aller, chastes et nus, sous les portiques des gymnases, luttant de grâce, d'adresse et de force, beaux et fiers, comme le Doryphore de Polyclète, — cet autre chef-d'oeuvre,— épanouis en la plénitude des formes qui annoncent à l'enfant assoupli aux jeux de la palestre sa transformation virile et prochaine. Leurs figures reflètent encore, dans les marbres qui nous enchantent, la sérénité de l'esprit, le calme de tout l'être confiant en sa robustesse, heureux de s'offrir sans voiles sous l'azur du ciel, de dorer sa blonde nudité, ou de tremper la floraison brune de sa chair aux rayons ardents du soleil, très pur, ignorant même s'il est nu..."

Achille Essebac, Partenza... vers la beauté !, 3e éd., 1903, pp. 148-150.

Friday, January 22, 2010

Essebac on von Plüschow photographs (2)

Why is it so hard to translate in English a French writer  from the beginning of XXth c. describing  photographs of young male models he saw in Rome ? Achille Essebac's style and sensitivity are so unique... his artistic vision is so particular... As far as I know, no one of his novels were translated in English... Oh well, the answer to my first question is because I am a poor English speaker myself ;-)


Well, as it was clear from part 1 of this post, Essebac was more moved by photographs of young men from Rome and Naples than by those of Taorminian boys. That is, he preferred von Plüschow portraits... rather than von Gloeden's ones...

Let me try now to translate his lyrical praise of von Plüschow models....

"Ephebs totally naked or draped, in such an artistic way, in white antic clothes ! They wear on their feet leather sandals or Greek cnemides,  emphasizing perfect legs... Around their heads, a crown of flowers or just a white band containing the black buckles of their hairs... They are marvellous examples of such an elegant blood, I would even say a divine blood, because in all the outlines of their bodies, one can see the inexhaustible splendour of marbles from ancient Greece. How cute are the shoulders of these teen boys whose magnificent nudity is smiling to the sun of Naples ! Such a glorious sap of youth carry in some of these teen boys, from their delicate feet to their tight chest (...) like a visible tepidness of a life one could touch while caressing their tired members. In some other models, a caressing lassitude is shown in the way they are stretching their limbs, as very young cats... This lassitude is distending their members full of health, it is visible on the surface of their body, it creates curves, it raises to the magnificent and immortal summits of pagan gods the pleasant manhood of these young men".

Achille Essebac, Partenza... vers la beauté !, 3e éd., 1903, p. 194.

Essebac sur von Pluschow et von Gloeden (2)



Je poursuis ma lecture du récit de voyage en Italie d'Achille Essebac, au début du XXe siècle. Dans les boutiques de photographes de la via Sistina à Rome, il évoque les mérites respectifs de l'école de Taormina (von Gloeden) et de Rome et Naples (von Plüschow) dans l'art de photographier des jeunes gens plus ou moins dénudés. Voici la suite de son éloge des photographies de von Plüschow:

"Ephèbes entièrement nus ou drapés, avec quel art ! dans la blancheur de vêtements antiques soulevés par de jeunes bras aux gestes d'une grâce absolue, chaussés de sandales de cuir ou de cnémides qui soulignent la perfection des jambes, couronnés de feuillages, ou bien les boucles noires des cheveux simplement contenues dans un bandeau de laine blanche, ce sont les types merveilleux d'une race extrêmement élégante, et j'écrirais volontiers divine, tellement, dans tous les purs reliefs de leur corps, s'épanouit l'inépuisable splendeur des marbres grecs. Les jolies épaules des adolescents, dont la superbe nudité tout entière sourit au grand soleil napolitain ! Des sèves glorieuses de jeunesse, chez les uns charrient — des pieds délicats aux poitrines tendues, des haches assouplies aux nuques annelées de soieries brunes — des tiédeurs visibles de vie palpable sous les ondoiements des membres fatigués. Une lassitude câline étire paresseusement chez les autres des langueurs énervées de jeunes chats; elle gonfle les membres de pleine et robuste santé, elle joue à fleur de peau, cambre la chair, élève jusqu'aux magnificences immortelles des divinités païennes la virilité plaisante des jeunes hommes."

Achille Essebac, Partenza... vers la beauté !, 3e éd., 1903, p. 194.

Tuesday, January 19, 2010

Essebac on von Gloeden and von Plüschow photographs (1)



Von Gloeden, Portrait (my personal collection)

Let me try to provide my English speaking readers with a rough translation of this text by French novelist Achille Essebac...

"Via Sistina [in Rome] is the street of photographs dealers. The business of photography is important here, it answers the need to bring back home a material souvenir of what delighted our eyes. Beside reproductions of any kind of monuments and works of art (the later are already very interesting...), there are some charming photographs; these are artistic photographic of young male models, in many places, but especially in Rome, Naples and Taormina. Taormina's lads are superb, but their nudity looks a bit rough; their most beautiful eyes shed light on regular faces, but unexpressive: it is impossible to guess any thrill in their inner being. Except some young boys delicate and almost girlish in their prettiness, most of them look like strong stallions, and indeed, they will procreate children as beautiful as they are; I would almost say they are quite beautiful beasts, because it seems to me they display mainly a beautiful animality, despite the pure outline of their faces where no thought is wandering. What a difference with the boys of Naples or Rome ! What an exquisite delicacy in their eyes, in their mouth whose lower lip is receding to the chin that terminates a flawless profile; what a deep harmony of shapes and lines ! It is the energic and almost musical beauty of enlightened and velvety bodies."

Achille Essebac, Partenza... vers la beauté !, 3e éd., 1903, p. 194-195.


I cannot agree totally with Achille Essebac... For me, the "lads of Taormina" show us sometimes their souls: their faces and their gazes have an almost metaphysical beauty, inviting to have a look into their inner depths, to imagine questions and thoughts that, beyond von Gloeden's photographic plates, still impress today viewers...

This gorgeous portrait is one of my recent acquisitions. It makes me dream, through all the thoughts and the feelings expressed by this boy's eyes...

Essebac sur les photographies de von Gloeden et von Plüschow (1)



(Von Gloeden, Portrait, ma collection)

"La via Sistina, la rue des marchands de photographies dont la consommation est grande, ici, comme le besoin d'emporter avec soi le souvenir matérialisé de tout ce qui enchante les yeux. A côté des reproductions de monuments quelconques et d'oeuvres d'art  qui déjà, celles-ci, sont pleines d'intérêt, il y a des photographies charmantes; ce sont des études de modèles prises sur nature, un peu partout, particulièrement à Rome, à Naples et à Taormine. Les gars de Taormine sont superbes, mais leur nudité a l'aspect un peu rude; leurs yeux très beaux éclairent des visages réguliers, mais fermés, ne laissant deviner aucun frisson de leur être intérieur; à part quelques jeunes garçons délicats et d'une joliesse plutôt efféminée, les autres ont des allures solides d'étalons et feront, certes, de beaux enfants comme eux; j'allais dire de fort jolies bêtes, car il m'a paru que c'est l'animalité jolie qui domine surtout en eux malgré la forme pure des visages où ne s'égare aucune pensée. Mais ceux de Naples et de Rome ! Quelle exquise finesse dans les yeux, dans la bouche dont la lèvre inférieure fuyante vers le menton termine un profil impeccable; quelle intense harmonie de formes et de lignes ! c'est l'énergique et presque musicale beauté des chairs lumineuses et veloutée."

Achille Essebac, Partenza... vers la beauté !, 3e éd., 1903, p. 194-195.


Je ne peux partager entièrement le jugement d'Achille Essebac... Il me semble en effet que les "gars de Taormine" nous montrent parfois leur âme et que leurs visages et leurs regards ont une beauté quasi métaphysique, ouvrant sur des abîmes intérieurs, des questions et des pensées qui, au-delà des plaques photographiques de von Gloeden, continuent à impressionner celui qui les regarde aujourd'hui.

Ce magnifique portrait que j'ai acquis récemment me fait rêver par la multitude des pensées et des états d'âme qui habitent ce regard...

Sunday, January 10, 2010

Essebac sur le Tombeau des Stuarts (Rome, Basilique St. Pierre)


"Au-dessous de ces bustes, écrit Stendhal, (...), un grand bas-relief représente la porte d'un tombeau, et aux deux côtés deux anges dont, en vérité, il m'est impossible de décrire la beauté. Vis-à-vis est un banc de bois sur lequel en 1817, et en 1828, j'ai passé les heures les plus douces de mon séjour à Rome. — C'est surtout à l'approche de la nuit que la beauté de ces anges paraît céleste. — En arrivant à Rome, c'est auprès du tombeau des Stuarts qu'il faut venir essayer si l'on tient du hasard un coeur fait pour sentir la sculpture. La beauté tendre et naïve de ces jeunes habitants du ciel apparaît au voyageur longtemps avant qu'il puisse comprendre celle de l'Apollon du Belvédère et la sublimité des marbres d'Elgin."

Je ne sais si l'auteur du Rouge et Noir a fait école, mais pour ma part, j'ai tenu, assis sur le même banc de bois où s'écoulèrent ses heures de rêverie, à venir dans le silence doré du matin pour jouir aussi de la fragile délicatesse des jeunes hommes de marbre blanc. J'ignore l'effet que produisent sur eux les clartés agonisantes et mélancoliques du crépuscule, quand le soleil sanglant inonde la gloire de bronze de la Chaire Apostolique; mais j'ai vu que les fraîches lueurs matutinales osent à peine s'approcher de leur nudité et que, triomphantes partout ailleurs dans la basilique, elles passent auprès d'eux roses et craintives comme des amoureuses; leurs impalpables poussières se dissolvent et font, à distance, à leurs amants si jolis, une enveloppante auréole de lumières sous les irradiations des vitraux...

Hélas ! Tartufe a passé par là; je ne veux pas dire le clergé à l'esprit éclairé et libéral qui permit à Canova d'ajouter aux richesses artistiques de Saint-Pierre la jeune splendeur de ces formes humaines, mais quelque faux dévot dont l'oeil oblique dans la face huileuse dérobe sa prunelle devant le "sein qu'il ne saurait voir". Tartufe, dis-je, n'a pu contempler ces corps entièrement nus; et des voiles de bronze, merveilleusement ajustés il est vrai, et confondus avec l'éclatante blancheur du marbre, habillent cette nudité très belle, très naïve et très pure, que ne redoutaient ni le ciseau d'un Phidias, ni l'insondable génie d'un Praxitèle ni, plus près de nous, la puissance d'un Rude ou d'un Canova, continuateurs glorieux des grâces infinies de l'antique Hellade...


Les rigoristes qui firent ceci eussent condamné Phryné, en cachant leur face d'iconoclaste devant l'adorable frisson de son corps de femme. Sophocle à quinze ans, — au milieu des adolescents de son âge, rejetant avec eux ses vêtements pour chanter dans la gloire de sa blonde nudité le Paean, après la victoire de Salamine, parce que les Grecs ne trouvaient à offrir aux dieux dans les ivresses d'un triomphe et dans l'ardeur d'un enthousiasme sacré que cet hommage immédiat de la beauté toute nue, — eût été puni de je ne sais quelle peine, au nom de la morale de ces gens dont les divinités s'appellent hypocrisie et laideur !


Moi je les regarde bien en face, des épaules jusqu'aux pieds finement rattachés aux chevilles, et je les trouve beaux tous ces marbres, sous la palpitation de l'immobile vie qui fait noblement onduler les torses, se ployer les reins et se tendre les muscles dans le geste superbe des bras, dans la hardiesse vigoureuse des cuisses, dans l'élégant élancement des jambes, dans l'idéale régularité des lignes, la noblesse des poses et du maintien;

je les trouve beaux et je les goûte jusque dans les moindres fossettes qu'a voulu sur leur corps l'exact et impeccable ciseau du sculpteur... J'ai rêvé souvent de me faire un musée minuscule de leurs réductions pour vivre toujours environné de leur aristocratique beauté, pour réjouir mes yeux et les dédommager du spectacle laid de l'habituelle existence..."

Achille Essebac, Partenza... vers la beauté !, 3e éd., 1903, p. 212-215.


Thursday, December 31, 2009

Essebac sur le David de Verrochio (Florence, Uffizi)


"Et parmi ces bronzes où la Renaissance païenne entreprit de ressusciter — et fut un moment sur le point d'y parvenir — les chefs-d'oeuvre de l'antiquité, je veux m'arrêter un instant devant le David de Verrochio.

Ah ! la délicieuse fantaisie et le caprice charmant dans la sérénité de l'adolescent, le poignet replié sur le flanc à gauche, et la main droite ferme au pommeau du glaive justicier ! Non, ce n'est pas la noblesse d'un être poussé jusqu'à l'effacement de soi et magnifié dans une quasi-divinité. C'est l'être lui-même. C'est le gamin des rues fringant et batailleur, mais dont les épaules infléchies refuseraient encore la cuirasse de Saül; dont les reins joueurs ne ceindraient point la pesante épée d'Israël, ni la tête élégante le lourd casque d'airain. Je ne me souviens plus où nous fûmes servis un soir, à dîner, par un jeune drôle de dix-sept ans, aux formes amenuisées, qui cheminait alertement de la table au dressoir. Sa marche accentuait la longueur flexible de ses jambes en train de conquérir la robuste maîtrise des muscles; un pantalon étroit moulait ses hanches et révélait les ondulations fermes où le dos se retire pour prendre l'élan cambré qui tend les épaules masculines et les bras blancs très souples. Pas homme encore, plus enfant déjà, l'ambiguïté de son doux visage ajoutait à l'indécision de sa beauté. Et la virilité de son corps, pourtant, frémissait d'impatience — d'aimer ou d'être désirée ?... Je pus connaître seulement qu'il était le fils de la maison; ses yeux noirs étaient d'un père Italien tandis que de sa mère Allemande il tenait la fraîcheur du teint, la rougeur appétissante des lèvres et l'or des cheveux; le tout patiné de cette morbidesse italienne sans égale, je pense.

Or, des mercenaires allemands jadis passèrent ici; leurs joies charnelles ont dû laisser à Verrochio, peut-être, la même grâce attendrie de ce garçon très svelte, très réel et très séduisant...

Le bronze élancé du maître Florentin me fait songer à l'inutile beauté de ce jeune homme, et celui-là me plaît dans la neuve image de celui-ci.

Ce soir dont je parle, j'avais été seul à le considérer.

"... Alors le Philistin regarda, et vit David, et le méprisa; car c'était un jeune homme, blond et beau de visage." (I Samuel, XVII, 42, 43).

Achille Essebac, Partenza... vers la beauté, p. 237-239.

Tuesday, December 29, 2009

Essebac sur Apollino (Uffizi, Firenze)


"Aussi charmant que l'Apollon de Tibulle, l'Apollon de la Tribune a les seize ans de son frère de Naples; et si l'ouvrier sublime dont le ciseau tailla dans le marbre cette fraîche adolescence pouvait entendre un reproche, ce serait assurément pour avoir donné trop de grâce troublante à cet éphèbe joli comme une jolie fille. Il en a presque les formes onduleuses et souples et parfaitement unies, les jambes et les hanches rondes et masculines pourtant, le corps si pudique simplement offert aux regards dans l'éclat de sa triomphante nudité, avec, sur les lèvres, le demi-sourire conscient de cette beauté frêle qui l'a fait surnommer l'Apollino".

Achille Essebac, Partenza... vers la beauté,  p. 231.

Friday, December 25, 2009

Essebac sur le Saint Jean d'Andrea del Sarto (Florence, Palazzo Pitti)



"Le Saint Jean adolescent dont le jeune corps posé de si naturelle et charmante façon est le rameau nécessaire, la tige vigoureuse d'où s'élève, épanouie, la tendre floraison du visage d'une si tranquille harmonie; oh ! les grands yeux noirs et profonds cueillis peut-être dans quelque immonde vicolo napolitain; les boucles vagabondes de la splendide chevelure; et la bouche à la fois impérieuse et aimante, et toute cette chair dont le coloris patiné par les siècles est bruni comme les membres d'un rude gars parfaitement beau, robuste et plein de santé. Andrea del Sarto en a noyé les contours dans l'imprécision molle d'une obscurité voulue dont s'empare et se modèle davantage encore jusqu'au plus petit détail de cette figure vraiment jeune, radieuse et belle, de ce corps pareil au torse nu d'un pâtre latin, vigoureux et sensuel."

Achille Essebac, Partenza ... vers la beauté, 1903, p. 250.

Redécouvrir / Rediscovering Achille Essebac

Achille Essebac (de son vrai nom Henri-Louis Achille Bécasse) est né en 1868 et meurt d'une pneumonie en 1936. Une riche étude de Jean-Claude Féray l'a fait récemment sortir de l'oubli et rappelé la vie et l'oeuvre de ce "romancier du désir", du désir homosexuel. 





Il connut un grand succès avec Dédé, publié en 1901, histoire d'amour aussi ardent que chaste entre deux collégiens, qui précède de quelques décennies Les amitiés particulières de Roger Peyrefitte (1944). Le succès de ce dernier éclipsa le roman d'Essebac, qu'une réédition récente rend à nouveau disponible (en français et allemand).





Achille Essebac fut l'une des figures littéraires du Paris de la Belle Epoque, comme Jacques d'Adelswärd-Fersen, dont il fut l'ami. Contemporain de Wilhelm von Gloeden et de Wilhelm von Plüschow, qu'il eut l'occasion de rencontrer, Essebac nous introduit au coeur de la culture et de l'imaginaire de ces esthètes fascinés par la Grèce et l'Italie, chantant avec lyrisme la beauté de leurs éphèbes, immortalisée dans les marbres antiques comme sur les tableaux et les sculptures de la Renaissance et l'âge Baroque, et encore si présente et sensible pour qui faisait le voyage d'Italie et de Sicile.

Le roman L'Elu (1902) nous offre d'ailleurs une magnifique description du studio, des jeunes modèles et des séances de prises de vues d'un photographe originaire d'Europe du nord, établi à Rome, le Professeur Peterson, dans lequel on reconnaît sans peine Gloeden ou son cousin. 




C'est un autre livre d'Achille Essebac que je voudrais ici feuilleter: Partenza... vers la beauté ! (1898), récit de voyage en Italie qui connut un grand succès et plusieurs rééditions (je citerai celle de 1903).  La couverture est illustrée par une photographie de von Gloeden.




Pour en savoir plus:

Jean-Claude Féray, Achille Essebac, romancier du Désir, Paris, Editions Quinte-Feuilles, 2008.
Achille Essebac, Dédé, Paris, Editions Quinte-Feuilles, 2009.

Liens:

L'Elu: texte intégral en ligne / full text online (in French)  ici.
Une présentation générale d'Achille Essebac en anglais sur le site / A general presentation of Achille Essebac in English at  gaynews.


Achille Essebac (his true name was Henri-Louis Achille Bécasse) is born in 1868 and died in 1936, from a pneumony. A recent biography and anthology by Jean-Claude Feray saved Essebac from oblivion and offer a in-depth presentation of this "novelist of desire", that is homosexual desire.

Essebac was very successful with his novel Dédé (1901), a love-story between two public-school students in Paris. In 1944, Roger Peyrefitte published its famous novel Les amitiés particulières, whose success eclipsed Essebac's book. Dédé can be found again in bookshops thanks to reprints in French and German languages.

Essebac belong to the world of writers and artists of Paris at la Belle Epoque, like his friend, Jacques d'Adelswärd-Fersen. He was a contemporary of Wilhelm von Gloeden and Wilhelm von Plüschow: he most certainly met them. Essebac leads us through the culture and the imaginary landscapes of esthets fascinated by Greek and Italian civilizations, singing with lyricism the beauty of their ephebs, as it was immortalized in ancient marbles or in the paintings and sculptures of Renaissance and Baroque Age. This beauty of teen boys was still so present for who travelled to Italy or Sicily...

In Essebac's novel L'élu (The Chosen One), in 1902, the reader will discover a superb description of the studio, of the young models and of the photographic sessions of "Professor Peterson", a photographer from Northen Europe settled in Rome: von Gloeden and von Plüschow were obviously the sources of the episode...

I would like to browse another Essebac's book, Partenza... vers la beauté ! (Departure towards beauty !) (1898), a travel narrative through Italy that was very successful. I will quote the reprint of 1903. A von Gloeden's photograph can be seen on the cover of the book.