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Saturday, March 13, 2010

Garçon romain (Essebac)

"Les ciociari arrivaient par la via Sistina qui relie Santa-Maria-Maggiore, leur quartier général, aux terrasses supérieures de la Trinità de’ Monti et à celles toutes proches de la Villa Médicis et du Pincio. Avec une nonchalance parée de quelque noblesse l’un d’eux se montre et descend ; d’autres suivent. Celui-ci a dix-sept ou dix-huit ans. Éphèbe robuste, la jeune architecture de son corps s’enferme, pour le torse sinueux, dans une chemise de grosse toile dont la blancheur se plaît aux chaudes carnations de la nuque et du cou ; un gilet, qui fut de velours bleu, mal dissimule son délabrement sous une veste courte, vert bouteille d’une nuance décolorée, qui fait valoir merveilleusement la culotte de velours rubis, carmin épuisé, dans la pourpre duquel le soleil a longtemps mordu de ses dents brûlantes en lui abandonnant de son éclat, de sa chaleur et presque de sa majesté, tant les cuisses du jeune gars et ses hanches sensuelles paraissent d’une olympienne et durable beauté… 

Il descend lentement, les yeux fixés au loin, guetteur… L’exquise harmonie de son corps bien formé magnifie ses belles attitudes et rehausse le bariolage puissant des loques collées à ses membres pleins de sève… Il descend, pas à pas, sans heurts. Des lanières de cuir se croisent autour de ses chevilles et montent de ses ciocie, mi-sandales, mi-brodequins, jusqu’à ses mollets énergiques aux rondeurs qui se dilatent suivant la marche sous l’épais tricot des chausses bleues ou rouges. De grands cheveux bruns, sur son front et sur l’ovale sévère de son visage, tombent d’un feutre où se débattent les feux de juillet et les averses de mars sous la garde cavalière d’une plume érigée de plusieurs rubans hauts en couleur.

Le jeune homme a des yeux voilés d’ombres mélancoliques, une bouche ardente, rouge de sensualité. Et le doux éclat de ses prunelles, le pli dédaigneux de ses lèvres, mieux que ses vêtements éblouissants, le rejettent hors de notre monde faux et composé dans ce monde qui n’est plus, où rien ne primait le paganisme riant et sans inquiétude, les joies faciles et souveraines de la chair…
Et c’est, dans les tonalités amorties des grenats, des bleus, des céladons, des ocres vives, des jonquilles et des vermillons, dans le linge écru des chemises et l’outremer des jambes nerveuses lacées de cuir fauve, dans le noble encadrement des chevelures ébouriffées, une apparition d’humanité superbe et bien au-dessus de nos raffinements sans grandeur. Tels que Pierre les voit, ces ciociari, rudes et archaïques, gracieux et félins, voluptueux ou paisibles, la préciosité mesquine de notre civilisation lui paraît singulièrement factice et misérable auprès de leur quiétude abandonnée aux inéluctables destinées sur quoi continuent peut-être de veiller ces dieux indulgents dont nous avons renversé les autels !"

Achille Essebac, L'élu, extrait du Chapitre 3, Paris, L'Edition Moderne, Ambert et Cie, 1902.

Friday, January 22, 2010

Essebac on von Plüschow photographs (2)

Why is it so hard to translate in English a French writer  from the beginning of XXth c. describing  photographs of young male models he saw in Rome ? Achille Essebac's style and sensitivity are so unique... his artistic vision is so particular... As far as I know, no one of his novels were translated in English... Oh well, the answer to my first question is because I am a poor English speaker myself ;-)


Well, as it was clear from part 1 of this post, Essebac was more moved by photographs of young men from Rome and Naples than by those of Taorminian boys. That is, he preferred von Plüschow portraits... rather than von Gloeden's ones...

Let me try now to translate his lyrical praise of von Plüschow models....

"Ephebs totally naked or draped, in such an artistic way, in white antic clothes ! They wear on their feet leather sandals or Greek cnemides,  emphasizing perfect legs... Around their heads, a crown of flowers or just a white band containing the black buckles of their hairs... They are marvellous examples of such an elegant blood, I would even say a divine blood, because in all the outlines of their bodies, one can see the inexhaustible splendour of marbles from ancient Greece. How cute are the shoulders of these teen boys whose magnificent nudity is smiling to the sun of Naples ! Such a glorious sap of youth carry in some of these teen boys, from their delicate feet to their tight chest (...) like a visible tepidness of a life one could touch while caressing their tired members. In some other models, a caressing lassitude is shown in the way they are stretching their limbs, as very young cats... This lassitude is distending their members full of health, it is visible on the surface of their body, it creates curves, it raises to the magnificent and immortal summits of pagan gods the pleasant manhood of these young men".

Achille Essebac, Partenza... vers la beauté !, 3e éd., 1903, p. 194.

Essebac sur von Pluschow et von Gloeden (2)



Je poursuis ma lecture du récit de voyage en Italie d'Achille Essebac, au début du XXe siècle. Dans les boutiques de photographes de la via Sistina à Rome, il évoque les mérites respectifs de l'école de Taormina (von Gloeden) et de Rome et Naples (von Plüschow) dans l'art de photographier des jeunes gens plus ou moins dénudés. Voici la suite de son éloge des photographies de von Plüschow:

"Ephèbes entièrement nus ou drapés, avec quel art ! dans la blancheur de vêtements antiques soulevés par de jeunes bras aux gestes d'une grâce absolue, chaussés de sandales de cuir ou de cnémides qui soulignent la perfection des jambes, couronnés de feuillages, ou bien les boucles noires des cheveux simplement contenues dans un bandeau de laine blanche, ce sont les types merveilleux d'une race extrêmement élégante, et j'écrirais volontiers divine, tellement, dans tous les purs reliefs de leur corps, s'épanouit l'inépuisable splendeur des marbres grecs. Les jolies épaules des adolescents, dont la superbe nudité tout entière sourit au grand soleil napolitain ! Des sèves glorieuses de jeunesse, chez les uns charrient — des pieds délicats aux poitrines tendues, des haches assouplies aux nuques annelées de soieries brunes — des tiédeurs visibles de vie palpable sous les ondoiements des membres fatigués. Une lassitude câline étire paresseusement chez les autres des langueurs énervées de jeunes chats; elle gonfle les membres de pleine et robuste santé, elle joue à fleur de peau, cambre la chair, élève jusqu'aux magnificences immortelles des divinités païennes la virilité plaisante des jeunes hommes."

Achille Essebac, Partenza... vers la beauté !, 3e éd., 1903, p. 194.

Tuesday, January 19, 2010

Essebac on von Gloeden and von Plüschow photographs (1)



Von Gloeden, Portrait (my personal collection)

Let me try to provide my English speaking readers with a rough translation of this text by French novelist Achille Essebac...

"Via Sistina [in Rome] is the street of photographs dealers. The business of photography is important here, it answers the need to bring back home a material souvenir of what delighted our eyes. Beside reproductions of any kind of monuments and works of art (the later are already very interesting...), there are some charming photographs; these are artistic photographic of young male models, in many places, but especially in Rome, Naples and Taormina. Taormina's lads are superb, but their nudity looks a bit rough; their most beautiful eyes shed light on regular faces, but unexpressive: it is impossible to guess any thrill in their inner being. Except some young boys delicate and almost girlish in their prettiness, most of them look like strong stallions, and indeed, they will procreate children as beautiful as they are; I would almost say they are quite beautiful beasts, because it seems to me they display mainly a beautiful animality, despite the pure outline of their faces where no thought is wandering. What a difference with the boys of Naples or Rome ! What an exquisite delicacy in their eyes, in their mouth whose lower lip is receding to the chin that terminates a flawless profile; what a deep harmony of shapes and lines ! It is the energic and almost musical beauty of enlightened and velvety bodies."

Achille Essebac, Partenza... vers la beauté !, 3e éd., 1903, p. 194-195.


I cannot agree totally with Achille Essebac... For me, the "lads of Taormina" show us sometimes their souls: their faces and their gazes have an almost metaphysical beauty, inviting to have a look into their inner depths, to imagine questions and thoughts that, beyond von Gloeden's photographic plates, still impress today viewers...

This gorgeous portrait is one of my recent acquisitions. It makes me dream, through all the thoughts and the feelings expressed by this boy's eyes...

Essebac sur les photographies de von Gloeden et von Plüschow (1)



(Von Gloeden, Portrait, ma collection)

"La via Sistina, la rue des marchands de photographies dont la consommation est grande, ici, comme le besoin d'emporter avec soi le souvenir matérialisé de tout ce qui enchante les yeux. A côté des reproductions de monuments quelconques et d'oeuvres d'art  qui déjà, celles-ci, sont pleines d'intérêt, il y a des photographies charmantes; ce sont des études de modèles prises sur nature, un peu partout, particulièrement à Rome, à Naples et à Taormine. Les gars de Taormine sont superbes, mais leur nudité a l'aspect un peu rude; leurs yeux très beaux éclairent des visages réguliers, mais fermés, ne laissant deviner aucun frisson de leur être intérieur; à part quelques jeunes garçons délicats et d'une joliesse plutôt efféminée, les autres ont des allures solides d'étalons et feront, certes, de beaux enfants comme eux; j'allais dire de fort jolies bêtes, car il m'a paru que c'est l'animalité jolie qui domine surtout en eux malgré la forme pure des visages où ne s'égare aucune pensée. Mais ceux de Naples et de Rome ! Quelle exquise finesse dans les yeux, dans la bouche dont la lèvre inférieure fuyante vers le menton termine un profil impeccable; quelle intense harmonie de formes et de lignes ! c'est l'énergique et presque musicale beauté des chairs lumineuses et veloutée."

Achille Essebac, Partenza... vers la beauté !, 3e éd., 1903, p. 194-195.


Je ne peux partager entièrement le jugement d'Achille Essebac... Il me semble en effet que les "gars de Taormine" nous montrent parfois leur âme et que leurs visages et leurs regards ont une beauté quasi métaphysique, ouvrant sur des abîmes intérieurs, des questions et des pensées qui, au-delà des plaques photographiques de von Gloeden, continuent à impressionner celui qui les regarde aujourd'hui.

Ce magnifique portrait que j'ai acquis récemment me fait rêver par la multitude des pensées et des états d'âme qui habitent ce regard...

Sunday, January 10, 2010

Essebac sur le Tombeau des Stuarts (Rome, Basilique St. Pierre)


"Au-dessous de ces bustes, écrit Stendhal, (...), un grand bas-relief représente la porte d'un tombeau, et aux deux côtés deux anges dont, en vérité, il m'est impossible de décrire la beauté. Vis-à-vis est un banc de bois sur lequel en 1817, et en 1828, j'ai passé les heures les plus douces de mon séjour à Rome. — C'est surtout à l'approche de la nuit que la beauté de ces anges paraît céleste. — En arrivant à Rome, c'est auprès du tombeau des Stuarts qu'il faut venir essayer si l'on tient du hasard un coeur fait pour sentir la sculpture. La beauté tendre et naïve de ces jeunes habitants du ciel apparaît au voyageur longtemps avant qu'il puisse comprendre celle de l'Apollon du Belvédère et la sublimité des marbres d'Elgin."

Je ne sais si l'auteur du Rouge et Noir a fait école, mais pour ma part, j'ai tenu, assis sur le même banc de bois où s'écoulèrent ses heures de rêverie, à venir dans le silence doré du matin pour jouir aussi de la fragile délicatesse des jeunes hommes de marbre blanc. J'ignore l'effet que produisent sur eux les clartés agonisantes et mélancoliques du crépuscule, quand le soleil sanglant inonde la gloire de bronze de la Chaire Apostolique; mais j'ai vu que les fraîches lueurs matutinales osent à peine s'approcher de leur nudité et que, triomphantes partout ailleurs dans la basilique, elles passent auprès d'eux roses et craintives comme des amoureuses; leurs impalpables poussières se dissolvent et font, à distance, à leurs amants si jolis, une enveloppante auréole de lumières sous les irradiations des vitraux...

Hélas ! Tartufe a passé par là; je ne veux pas dire le clergé à l'esprit éclairé et libéral qui permit à Canova d'ajouter aux richesses artistiques de Saint-Pierre la jeune splendeur de ces formes humaines, mais quelque faux dévot dont l'oeil oblique dans la face huileuse dérobe sa prunelle devant le "sein qu'il ne saurait voir". Tartufe, dis-je, n'a pu contempler ces corps entièrement nus; et des voiles de bronze, merveilleusement ajustés il est vrai, et confondus avec l'éclatante blancheur du marbre, habillent cette nudité très belle, très naïve et très pure, que ne redoutaient ni le ciseau d'un Phidias, ni l'insondable génie d'un Praxitèle ni, plus près de nous, la puissance d'un Rude ou d'un Canova, continuateurs glorieux des grâces infinies de l'antique Hellade...


Les rigoristes qui firent ceci eussent condamné Phryné, en cachant leur face d'iconoclaste devant l'adorable frisson de son corps de femme. Sophocle à quinze ans, — au milieu des adolescents de son âge, rejetant avec eux ses vêtements pour chanter dans la gloire de sa blonde nudité le Paean, après la victoire de Salamine, parce que les Grecs ne trouvaient à offrir aux dieux dans les ivresses d'un triomphe et dans l'ardeur d'un enthousiasme sacré que cet hommage immédiat de la beauté toute nue, — eût été puni de je ne sais quelle peine, au nom de la morale de ces gens dont les divinités s'appellent hypocrisie et laideur !


Moi je les regarde bien en face, des épaules jusqu'aux pieds finement rattachés aux chevilles, et je les trouve beaux tous ces marbres, sous la palpitation de l'immobile vie qui fait noblement onduler les torses, se ployer les reins et se tendre les muscles dans le geste superbe des bras, dans la hardiesse vigoureuse des cuisses, dans l'élégant élancement des jambes, dans l'idéale régularité des lignes, la noblesse des poses et du maintien;

je les trouve beaux et je les goûte jusque dans les moindres fossettes qu'a voulu sur leur corps l'exact et impeccable ciseau du sculpteur... J'ai rêvé souvent de me faire un musée minuscule de leurs réductions pour vivre toujours environné de leur aristocratique beauté, pour réjouir mes yeux et les dédommager du spectacle laid de l'habituelle existence..."

Achille Essebac, Partenza... vers la beauté !, 3e éd., 1903, p. 212-215.